Jean-Marie


Durée de lecture : moins de 2 mn

Eglise matin

J’entre dans l’église, et je le vois. Sans le chercher, je le reconnaîtrais entre tous. Il est assis à sa place habituelle : à gauche de l’autel, au premier rang, au plus près de l’allée centrale.

Il habite tout près, mais il lui faut tout de même 30 à 45 minutes pour faire le trajet. L’accès au  Monastère se mérite, et à elle seule, l’ascension des quatre derniers kilomètres prend un quart d’heure, tant la route est étroite et sinueuse.
Tous les vendredis, quoiqu’il arrive, il se lève à 3h30 pour assister à « Vigiles », ainsi qu’à tous les offices monastiques de la journée. Il en maîtrise tous les horaires et aussi chaque séquence à la perfection. Il arrive bien avant qu’ils ne débutent.
Immanquablement, il se dirige à l’endroit précis où il a rangé un psautier pour suivre la liturgie. On pourrait croire qu’il s’agit de son psautier. Et évidemment, c’est là qu’il le replacera.
Il sait quand il faut se lever, quand il faut se courber. Il connaît les paroles qu’il faut prononcer, et j’ai le sentiment qu’il pourrait même chanter en latin avec les moines.
Parfois, avant que ne commence le dernier office, Jean-Marie indique gentiment à des personnes de passage qu’elles devraient s’asseoir un peu plus en retrait, afin de ne pas gêner les moines, lorsqu’ils viendront prier la Vierge.

Le tain cuivré, bruni par le soleil, fouetté par le vent et saisi par le froid, trahit le grand nombre d’heures qu’il passe au grand air.
Ce qui frappe lorsqu’il sort de l’église, c’est sa façon de se mouvoir. D’un geste élégant, il se recoiffe d’une casquette des années 30. Sa démarche est d’une lenteur déroutante. Les pas semblent délicatement posés pour ne pas blesser le sol qu’ils foulent.
Alors qu’il voudrait afficher une totale sérénité, son expression corporelle ne me convainc pas. Je ne saurais précisément en expliquer la raison. Travaillerait-il sur lui-même pour dompter une personnalité fort tumultueuse, ou serait-ce tout autre chose ?… L’orage gronde déjà tant dans ma propre tête, que cette question ne m’effleure qu’un fugace instant… à peine le temps d’un éclair.

Comme les retraitants, il prend ses repas au réfectoire des moines.
Après le déjeuner, lorsque le père-hôtelier sacrifie au rituel quotidien d’une pause café conviviale, il se roule une cigarette à l’écart de la petite troupe. Tout le monde enfin servi, il s’approche discrètement, et saisit une tasse fumante. Puis, il s’éloigne sans un bruit, presque sur la pointe des pieds.
Il ne se mêle pas aux conversations. Il ne cherche pas à se lier avec les hôtes, lors de ces trois quarts d’heure où il est permis de briser le silence.
Néanmoins, c’est un observateur à qui rien n’échappe. Il me plaît à imaginer qu’il a cette capacité de jauger l’assistance avec justesse, sans toutefois se donner le droit de juger.
S’il vous prenait d’avoir la hardiesse de lui adresser la parole, il vous répondrait poliment sans toutefois être disert. Car il a le verbe rare. Il parle à voix basse avec une pointe d’accent méridional, et un infini respect pour son interlocuteur. Le ton est neutre. Chaque mot est pesé, et les phrases sont courtes. Dans certaines régions, on dirait de lui qu’il est un taiseux.

Je l’ai déjà vu porter main forte aux moines, à l’occasion, mais simplement parce qu’il était là. Ce n’est pas une habitude. Il n’est pas ici pour ça. Il a d’autres motivations. Je les ignore, mais faut-il qu’elles soient si importantes pour qu’il ait décidé un jour d’être présent dans ce Monastère dès 5h00 du matin, chaque vendredi !

En 6 ans, c’est la 10è fois que nous nous croisons.
Petit à petit, nous nous apprivoisons. Rien de très intime dans nos échanges, mais rien de superficiel non plus. Il n’est pas du genre à poser des questions. Lorsque nous nous retrouvons, je le salue, et c’est comme si nous nous étions quittés la veille.

Vendredi soir, nous nous sommes serrés la main en sortant de la petite église du monastère.
– Bon retour, et sans doute à vendredi prochain, lui ai-je simplement dit.
Il a regardé devant lui. Il n’a pas eu besoin d’esquisser un geste pour que je comprenne qu’il prenait la mesure de la nuit qui nous enveloppait. La lune était claire. Il faisait presque doux.
– Oh, ce soir, ce ne devrait pas être trop compliqué, m’a t-il sobrement répondu avant de me saluer d’un large et complice sourire.
Il a saisi que je resterai encore au Monastère une semaine. J’ai compris qu’il y avait des jours d’orage, des matins de brouillards et des soirs d’hiver, pour lesquels son pèlerinage du vendredi  devait être diablement périlleux.

*****  

Il est sur le lieu
Est-ce que c’est de vouloir Dieu ?
C’est un grand taiseux

Comme le Très Haut
Son silence est credo
Comme un écho

Toujours de côté
Observant cette beauté
Parfois chapeauté

Il remontera
D’un pas qui aboutira
Jusqu’à l’agora

Pour redescendre
Vendredi de novembre
Juste se rendre

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