« Amours, Couleuvres et Langoustes »

Elle, en février …

Elle est heureuse.
À 25 ans, Jade est heureuse. La vie lui sourit.
Passionnée, indépendante et autonome, cela faisait déjà deux années qu’elle n’avait pas hésité à se lancer dans une folle aventure professionnelle. Elle avait convaincu ses parents et le directeur d’une chaîne de franchise qu’elle était tout à fait capable, malgré son jeune âge, de gérer un magasin. Et c’était le cas ! Très vite, elle avait su hisser ses résultats au coeur du cercle fermé des dix meilleurs points de vente de la marque.
Au demeurant, n’ayant rien du profil moyen d’un franchisé, elle faisait figure d’OVNI au sein de cette corporation aux codes jusque-là inconnus. Et lorsqu’elle avait participé pour la première fois à une réunion, elle avait halluciné. Des femmes, bien sûr, et quelques hommes d’âge mûr qui jouaient aux coqs de village, mais une moyenne d’âge supérieure à 45 ans pour des personnes à l’expérience certaine. En fait, pour la plupart, il serait plus juste d’écrire une certaine expérience de la vie, plutôt qu’une réelle expérience dans ce métier.
D’instinct, Jade s’était rapprochée d’un petit groupe dynamique et jovial qui lui avait permis de s’intégrer sans peine à ce monde qui la laissait, à bien des égards, perplexe. Et bien qu’elle ait des allures de sauvageonne plutôt que de personnage de salon, la jeune femme n’avait pas tardé à nouer des relations de proximité, très vite devenues des relations amicales avec Mireille, l’un des membres pétillant de la bande. Jade avait été séduite par son côté tout autant rassurant qu’anti conventionnel, et comme il se le disait désormais dans les couloirs, « ces deux-là faisait vraiment la paire ! »
Un départ dans la vie qui laissait donc augurer d’un bien bel avenir.

Et puis, côté vie sentimentale, c’était le bonheur absolu. Elle allait se marier en mai; plus précisément, le 12 mai. Des âmes bien intentionnées lui avaient soufflé qu’il s’agissait du mois de Marie, mais Jade n’en avait cure. Elle n’était pas superstitieuse.
Depuis quelques semaines, les préparatifs s’étaient accélérés. Cela faisait bien longtemps que les invitations étaient parties, la salle réservée et le traiteur retenu. Le menu lui-même était fixé. Elle n’avait pas hésité à traverser la France pour aller choisir sa robe de mariée. En compagnie de Mireille, elle avait adoré virevolter de boutique en boutique dans les vieilles rues bordelaises, et s’abandonner au luxe des dentelles, du tulle et de la soie.
Mais il restait encore tant de choses à régler : le choix des chaussures, fixer le rendez-vous chez l’esthéticienne, commander son bouquet, trouver un coiffeur en qui elle pourrait avoir confiance … Ah, les détails, encore et toujours les détails !
Dès les premiers jours, juste après avoir décidé de la date du mariage, elle avait créé une liste. Pas la traditionnelle liste des cadeaux de mariage. Non ! Une liste pour ne rien oublier. Elle aimait bien les listes; c’était une manière bien à elle de se rassurer.
Quelle excitation ! … Mais aussi, quelle frénésie !

Et puis,… et puis un soir de cette fin de mois de février, sans crier gare, sans qu’aucun signe ne soit apparu, son fiancé lui a annoncé qu’il ne se sentait pas prêt … S’engager pour toute une vie … Fonder une famille, une responsabilité qu’il ne se sentait pas capable d’assumer… Le doute s’était insinué peu à peu en lui … Tandis que tourbillon des préparatifs l’avait enivrée, ils l’avaient paniqué … Il ne fallait pas lui en vouloir, c’était ainsi !
L’incompréhension, la colère, et maintenant l’abattement…
Elle s’était vue trop belle. Trop belle dans sa robe blanche et ces petites fleurs dans les cheveux, trop belle dans son appartement fraîchement rénové, trop belle en épouse comblée prête à pouponner… Trop belle.. Et trop belle la vie !
Il lui avait fallu moins d’une minute pour descendre de ses deux étages et prendre le toit de sa maison à colombages sur la tête.
Elle ne savait pas que ses yeux pouvaient contenir tant de larmes et qu’elle aurait été capable de consommer cette quantité astronomique de mouchoirs en papier. Prenant ainsi toute la misère du monde à son compte, peut-être même avait-elle battu un record à inscrire dans le livre « Guinness ».

Ce n’était pas son genre de se plaindre, mais il lui était devenu désormais insupportable de croiser le regard de quiconque. Regarder dans les yeux ses parents, ses amis, et même les clients du magasin, était devenu un supplice. Persuadée que tout le monde savait, elle avait l’impression d’être devenue une bête de foire.
Elle n’en pouvait plus d’entendre ces phrases de sollicitude aux relents de condoléances. Elle aurait voulu disparaître. D’ailleurs, chez elle, les volets restaient dorénavant fermés. Elle ne souhaitait qu’une seule chose : cuver son chagrin en paix.
Le premier mois, elle n’avait plus mangé. C’est tout juste si les yaourts à la vanille trouvaient encore grâce à ses yeux. Avec le café et les cigarettes, ils avaient composé son nouveau régime. En un sens, elle n’en avait jamais suivi un d’aussi efficace. Puis s’en était suivi une crise de boulimie, et à présent, elle jouait un jeu de yo-yo permanent.

Après avoir avancé jusqu’ici avec tant de certitudes, aujourd’hui, elle est désemparée, perdue. C’est bien cela, perdue. Elle a égaré tout à la fois, son cap, son GPS et même sa boussole. Elle ne coule pas, mais elle ne sait si elle flotte ou si elle vole. Elle n’offre aucune prise au vent d’Est, d’Ouest ou d’ailleurs. Elle est juste en lévitation. Pour une personne qui a toujours eu besoin d’être en mouvement, c’est une situation dont elle ne peut comprendre le sens… Un comble !
Alors, elle divague au point de se dire des horreurs à haute voix. Elle se compare à une fiente de pigeon. Et puis non ! Pas une fiente, se reprend-elle dans un sarcasme nauséeux. Elle n’est pas tombée par hasard sur l’épaule de quelqu’un. Elle a juste été assommée… Du grand délire. Voilà à présent qu’elle se représente, abandonnée en pleine rue. On vient de lui voler toutes ses affaires, et elle reste plantée là … sur le trottoir.
Voilà, c’était exactement ce qu’elle ressentait.
Alors bien sûr, elle se lève tous les matins pour ouvrir son magasin; mais elle court aussitôt se réfugier dans la réserve, transformée pour l’occasion en fumoir.
Elle y avait cru au grand amour. Ah ça oui, elle y avait tellement cru !

***

Lui, en mars de la même année …

Il avait promis.
Oui, au contraire de tous ces dirigeants qui s’empressent de négocier la réduction de leur préavis, Gabriel avait promis de rester en poste jusqu’à ce que le congrès annuel des franchisés soit terminé.
De nombreux dossiers devaient être ficelés, des négociations conduites à leur terme, mais rien d’essentiel. Il voulait surtout passer le témoin dans les meilleures conditions qui soient, de sorte que tous les progrès qui avaient été réalisés pour rétablir la confiance des clients, et au passage, leur rentabilité, ne s’envolent pas en quelques mois. Et pour cela, le congrès annuel était le moment idéal pour présenter son successeur et tirer élégamment sa révérence. Ce congrès devait se tenir début mai.
Alors, il avait donné sa parole.

Les budgets étant de plus en plus exsangues, il avait tenté un réel coup de poker en octobre de l’année précédente. Un coup de poker qui, s’il réussissait, aurait l’apparence d’un feu d’artifice. Dans le cas contraire, …
Le lieu que Gabriel avait choisi, aidé en cela par  l’agence de communication avec laquelle il travaillait, portait un nom magique … Marrakech !
Il ne savait pas encore que ce lieu deviendrait à la mode. Il ne savait pas que la capacité hôtelière de cette vieille capitale impériale exploserait en quelques années et que les complexes touristiques pousseraient comme les trompettes-de-la-mort, début septembre, en forêt de Fontainebleau. Non ! Il l’avait simplement choisi, six mois auparavant, parce que le Palais des Congrès de Marrakech n’était qu’un terrain vague, au moment où il avait dû prendre sa décision. La direction du « Mansour » commençait alors sa commercialisation, et elle était prête à faire de gros sacrifices financiers pour attirer leurs premiers clients. Cela tombait bien, Gabriel n’avait pas les moyens d’un prince quatari.
Deuxième de liste des impétueux, ou des inconscients, son unique filet de sécurité était la tenue d’un congrès international de pharmacien, une semaine avant le sien. Sa main avait tremblé le jour où il avait fallu signer le devis, mais ce n’est que lors de sa visite sur le site qu’il s’était vraiment fait peur. Car voir un hôtel et un centre de congrès en construction, en périphérie d’une ville d’Afrique du Nord, peu de temps avant leur ouverture, ce n’était guère rassurant pour un non initié. Seules les infrastructures routières donnaient à croire qu’un complexe hôtelier verrait le jour à cet endroit. Et ce n’était pas les cinq ou six ouvriers qu’il avait alors croisés sur le site, qui avaient pu véritablement le rasséréner.

Heureusement, Marrakech l’avait conquis lors de cette première visite effectuée au pas de charge : la place Jemaa el-Fna et ses conteurs d’histoires, la mosquée de la Koutoubia et son minaret, le palais de la Bahia et ses décors somptueux, les souks aux odeurs épicées et leurs artisans, le folklore de chez Ali et ses fantasias, … Mais si deux jours s’apparentaient à un énorme gâchis, pour plus décortiquer que découvrir toutes les splendeurs qui s’offraient aux étrangers, Gabriel n’en avait pas moins succombé le second soir.
La nuit tombée, suivant le tarbouche rouge d’un guide en costume d’apparat, il s’était faufilé dans le dédale des ruelles de la médina ; il avait franchi une porte ancienne en bois sculpté, et traversé un petit couloir tapissé de mosaïques ; il avait aperçu l’aube d’une fontaine aux doux accents chantants dans laquelle flottaient des pétales de rose multicolores ; et enfin, il avait découvert le patio secret d’un Riad transformé en restaurant. Il y flottait une odeur de fleurs d’oranger et de cannelle. Après qu’il eût gravi les marches d’un escalier trop étroit pour laisser deux personnes se croiser, il eût soudain le souffle coupé, à la vue d’une Marrakech assoupie, nimbée d’un léger brouillard scintillant sous la lune… À cet instant précis, la « Perle du Sud » l’avait définitivement envoûté.

Mais pour l’heure, et même si les réunions préparatoires s’enchainaient au rythme d’une demi-journée par semaine, il fallait bien s’occuper du business.
Comme tous les printemps, les franchisés venaient flairer les locaux parisiens de la société à l’occasion de réunions régionales.
En cette occasion, les numéros de claquettes du marketing, du commercial et de toute l’équipe d’animation durait toute une semaine. Présentation de ceci, annonce de cela, ateliers participatifs, … Les sujets ne manquaient guère.
Heureusement, il y avait une pause déjeuner suffisamment conséquente pour permettre à tous de souffler. Quoique, là aussi, toutes les équipes concernées étaient mises à contribution. Pas question de laisser les uns et les autres batifoler en toute liberté. L’occasion n’était pas si fréquente, pour certains, de se frotter aux clients.
Patron de certains, hôte de tous, Gabriel se faisait le devoir de voler de table ronde en table ronde, comme peut le faire un jeune marié le jour de ses noces.
Ainsi, après le sérieux d’une matinée fort studieuse, sourires, gentillesse et séduction étaient de mise à l’intention d’invités qui savaient également se trouver exigeants lorsque leurs intérêts s’en trouvaient malmenés.
Il ne tarda pas à remarquer à la table, où le contenu de son assiette avait eu largement le temps de refroidir, cette jeune femme aux lunettes teintées.
Gabriel savait. Son fidèle adjoint, la mémoire vivante mais aussi l’échotier de l’entreprise, lui avait fait les confidences indispensables afin de lui éviter toute gaffe inopinée.
D’ailleurs, le comportement de Jade tranchait singulièrement avec celui qui lui était resté en mémoire, lors des réunions du mois de septembre précédent.
Elle semblait emmurée dans un spleen indéfinissable.
Polie mais peu diserte lorsque un quidam désirait engager la conversation, elle avait gardé les yeux rivés sur son assiette à l’arrivée de Gabriel. C’est donc avec sa mère qu’il échangea quelques mots anodins, afin de ne pas laisser s’installer un silence gênant.

Visiblement troublé, il bafouillait ici et là des banalités à pleurer, quand il prit conscience que l’heure avançait dangereusement.
Sauvé en quelque sorte par le gong, il avala un mauvais café et battit le rappel des troupes afin de poursuivre les réunions de travail au contenu malheureusement toujours trop chargé.

***

Le 7 mai … La proposition

Perdu dans ses pensées, Gabriel contemple la ligne du Moyen Atlas qui rosit à l’horizon.
Des sentiments confus où, appréhension, nostalgie et impatience, se disputent tour à tour la vedette, l’ont envahi depuis qu’il s’est attablé avec quelques franchisés. Les rires fusent et les verres de rosé s’entrechoquent. Ils fêtent bruyamment la fin de leur semaine de vacances. Le congrès débutera dans quelques heures.

L’hôtel, l’exposition, les projecteurs, la sono … tout est prêt. Les équipes sont affûtées. Le rideau peut se lever.
Alors, Gabriel s’est accordé une petite pause avant que le gros de la troupe ne débarque à l’aéroport. Une main lui tend un verre ; il faut trinquer à ses quelques jours de vacances que tous s’accordent à qualifier de formidables.
C’est l’occasion pour lui de se rappeler que bientôt ce sera son tour. En effet, avant de s’envoler pour Marrakech, il était entré en coup de vent dans la succursale du Club Med des Champs Elysées. Pour la GO qui l’avait accueilli, il avait été le client idéal : la semaine était figée, mais il partirait là où il resterait une place ; l’important était de pouvoir souffler avant de débuter un nouveau job, et non,  la présence majoritaire d’anglo-saxons ne le gênait pas. L’ordinateur avait été docile. Il lui avait déniché un siège dans un avion assorti d’une destination de rêve. Dans une petite quinzaine de jours, il lézarderait sur l’une des plus belles plages de sable fin bordée de cocotiers.

Autour de lui, on plaisante, on rit, mais il est tendu ; épuisé, et tendu.
De l’autre côté de la table, aux côtés de Mireille, il remarque la présence de Jade. Il aurait juré qu’elle ne figurait pas sur la liste des participants au congrès. Alors, penser qu’elle viendrait en vacances au Maroc…

La nouvelle collection, mise en scène dans les halls somptueux de l’hôtel transformés pour l’occasion en autant de chambres à coucher, a plu à tel point que les carnets de commande des commerciaux sont pleins. La découverte de la ville des roses, la fantasia et les moments de détente ont transformé en pleine réussite un congrès renouant avec les années fastes de la marque. La dernière réunion plénière s’achève. Le congrès est une réussite. Pas une fausse note … Ah si, peut-être une distribution de chambre non conforme aux volontés d’une star, mais rien de vraiment important. Et puis, vient le moment : Gabriel annonce son départ de l’entreprise … un peu d’émotion, des applaudissements. Son successeur fait sa première intervention … un peu d’inquiétude, applaudissements … La page se tourne, la soirée de gala va pouvoir commencer.
Des bus transportent les commentaires vers un lieu magique, et le temps d’un diner, tout est oublié.
Le feu d’artifice est tiré. Déjà, il est l’heure de rentrer. Les yeux émerveillés et les estomacs repus, les convives décident d’aller se coucher. Demain, les avions décolleront dès potron-minet.
Comme prévu, quelques irréductibles pénètrent dans les entrailles de la boite de nuit de l’hôtel.
Gabriel se laisse convaincre et descend prendre un dernier verre. Celui de l’amitié, car c’est fait, dans l’esprit de tous, il n’est plus aux commandes.
À peine entré, on lui tend une coupe de champagne. Jade est là. Sans doute a t-elle été happée par les mêmes irréductibles.
Pour la toute première fois depuis plusieurs mois, Gabriel tente de lui parler. Les phrases qu’il prononce sont d’un caractère si quelconque, qu’il en a honte. Ce n’est pas grave, d’un geste sans équivoque, elle lui fait comprendre que la musique la rend sourde. C’est ainsi qu’à son grand étonnement, il lui propose de quitter cet endroit inhospitalier sous des regards entendus dont ils n’ont que faire. D’ailleurs, ils sont convaincus de s’échapper discrètement.

Quelques chaises s’étaient égarées au bord de la piscine. Ou plutôt, non ! Elles les attendaient bien sagement. L’odeur des roses et des agrumes du jardin, le bruit exquis du filet d’eau d’une fontaine qui n’est pas encore assoupie, un ciel d’une profondeur incroyable, une température d’une douceur entretenue par des pierres ayant emmagasiné la chaleur du soleil,… L’endroit est propice aux confidences.
Deux ou trois phrases anodines et Jade raconte comment Mireille l’a quasiment traînée de force à Marrakech. Elle dit sa tristesse et sa lassitude… Elle lui dit ce qu’il sait déjà, et un peu plus… beaucoup plus. Il ne juge pas, ne conseille pas… Il écoute. Puis lorsque le flot de paroles se tarit, il se dévoile à son tour, par petites touches, tel un peintre impressionniste sur fond de ciel étoilé. Il lui raconte un bout de sa vie et combien il est fatigué ; une vie sentimentale en vrac, la fin d’un boulot, le début d’un autre. Un demi-fond ponctué par un sprint, et l’inverse dans les jours qui viennent. Il a besoin de souffler.
Les heures défilent et ils se confient l’un à l’autre. Ils ne flirtent pas. Ils se racontent leur vie, leur peine et leurs cœurs vides. Ils nourrissent leurs sentiments desséchés comme n’aurait pu le faire le meilleur des baumes hydratants.
Gabriel est touché par la détresse de la jeune femme.
D’un comportement plutôt enclin à regarder le bout de ses pieds lorsqu’il marche dans la rue, il est alors saisi d’une pulsion irrésistible. Il propose à Jade de s’évader quelques jours avec lui.
Devant le grand étonnement de la jeune femme, il ne se démonte pas. C’est ça, elle a bien compris ! Il l’invite. Il lui propose même de s’occuper de la réservation d’une chambre à son attention.
Jade bredouille quelques mots : « Impossible … Le magasin … Mais pourquoi pas ? … ». Bref, elle tente de gagner du temps. Il faut qu’elle y réfléchisse.

À peine son invitation lancée, Gabriel s’en mord les lèvres. Il ne comprend pas cette proposition impulsive qui ne lui ressemble vraiment pas : « Une belle idiotie ! Pourvu qu’elle dise non ! ».
Alors que les premières lueurs du jour apparaissent, une vague de stress le submerge au point de sentir son visage dangereusement s’échauffer. Il en est désormais certain, ses oreilles se sont empourprées. Il panique à l’idée qu’elle s’en aperçoive et qu’il ajoute ainsi le ridicule à cette demande incongrue.
Mais une association d’idées vient à sa rescousse :  » Bon sang ! Lueurs du jour ! ». Il vient de réaliser qu’il devrait vite aller se coucher. Un dernier point doit être réalisé avec son équipe peu avant le petit déjeuner réunissant tous les congressistes, et dès 8H00, ce sera le départ pour l’aéroport. Un rapide coup d’œil sur sa montre… Il est plus de 5h30 !
Il raccompagne Jade devant la porte de sa chambre, et file sans s’attarder dans la sienne. En fait, il lui reste à peine le temps de prendre une douche, de se changer et de faire sa valise, avant de rejoindre ses collaborateurs.

Pour les fins observateurs attablés dans la grande salle de restaurant, aucun doute. Les signes sont sans équivoque. Ils sont plusieurs à avoir aperçu Gabriel et Jade en grande conversation au bord de la piscine. Et les deux tourtereaux ont beau avoir pris soin d’éloigner leur tasse à café l’une de l’autre, leurs cernes et leurs mines blafardes trahissent évidemment une nuit des plus agitées.
Les derniers doutes sont définitivement levés lorsque, dans l’avion qui les ramène sur Paris, Gabriel vient s’asseoir près de Jade, après que celle-ci se soit obstinée à réserver la place à ses côtés. Les regards entendus et les sourires goguenards sont alors à peine discrets, un rien victorieux.

Trois heures plus tard à Orly, la dislocation générale s’opère sans heurt. Le tapis roulant vient de vomir son dernier bagage, il peut enfin souffler. Cette fois, le congrès est enfin terminé.
Tout en serrant les mains des franchisés qui s’éparpillaient peu à peu, il n’avait pas quitté Jade des yeux. Elle attendait sans nul doute le dernier moment avant de venir le saluer.
Comme s’il redoutait une réponse immédiate à son invitation, il prend les devants en se dirigeant résolument vers elle. Sans préliminaires, il lui rappelle que si d’aventures elle désirait l’accompagner, il lui faudrait l’avertir sous 48 heures, sous peine de voir tomber l’option qu’il avait d’ores et déjà prise. Puis, jetant un rapide regard circulaire, il dépose un bref et maladroit baiser sur le coin des lèvres de la jeune femme avant de s’enfuir comme un véritable malpropre.

Sa voiture l’attendait sagement au parking souterrain. Il reste quelques instants, assis au volant, moteur éteint. Se reprochant ce baiser, il ne décolère pas. Il ne se rappelle plus avec certitude s’il a embrassé Jade sur la joue … ou sur la bouche ?!

***

Depuis qu’elle était rentrée chez elle, la jeune femme ne savait que penser. En réalité, l’étonnante proposition qui lui avait été faite l’avait plongée dans des états d’âme dont elle se serait bien passée.
Sa raison disait non. Tous les arguments menaient à la même conclusion. Cela tombait sous le sens, elle devait dire non. Tout de même, pensait-elle, il lui fallait tomber sur un dragueur invétéré, à peine trois mois après avoir été contrainte d’annuler son mariage. Car définitivement, la ficelle était trop grosse ! Quel homme proposerait à une jeune femme de l’emmener avec lui, plus exactement de l’inviter, pour se prélasser sur une plage de cocotiers ? Comme cela, rien qu’en claquant des doigts… Et en tout bien tout honneur, avait-il même ajouté !
« Foutaises, foutaises, et foutaises ! Mais il n’en veut qu’à tes fesses, ma pauvre fille ! Un pauvre type qui veut être certain de trouver une fille dans son lit dès le premier soir… Monstrueux ! Lamentable et monstrueux ! Ce n’était tout de même pas compliqué de se lever une petite minette sur place parmi les vacancières. Un petit effort lors d’une soirée en boite de nuit, une serviette adroitement étendue sur la plage privée de l’hôtel, et hop, l’affaire était conclue ! Sans compter que ce genre de plan coûte évidemment beaucoup moins cher. Ou alors.., ou alors c’est un pervers qui se repaît du malheur des autres… Non, il est affublé d’une malformation à faire déguerpir la moindre fille facile en mal d’affection ! … »
Jade se perdait en conjectures oiseuses.
Mais malgré tout, elle hésitait. Une semaine d’évasion dans un endroit paradisiaque au soleil pour un être déprimé qui cherche à fuir tous les regards condescendants lui rappelant son infortune, cela ne se refusait pas. Et puis, qu’est-ce qu’elle risquait au juste ? Il lui était facile de vérifier si effectivement un séjour avait été retenu à son nom. Et il lui était aussi très facile de savoir si elle bénéficiait d’une chambre individuelle.
N’en pouvant plus de tourner en rond, rabâchant tout et son contraire, elle décida de demander conseil à Mireille. Cela s’imposait tant parce qu’elle était son amie, que parce qu’elle le connaissait, ce galant homme qui lui tombait du ciel !

Après bien des atermoiements, sa décision fut enfin prise : ce serait oui !
De toute façon, qu’est-ce qu’elle risquait ? À bien y réfléchir, rien d’autre que de passer une bonne semaine de dépaysement aux frais d’un mécène providentiel qu’elle saurait bien garder à distance si, d’aventures, ses intentions n’étaient pas aussi pures qu’il le prétendait ? Après tout, elle avait montré suffisamment de répondant par le passé, et ce n’était pas parce qu’elle avait le cœur en miettes que tous ses moyens s’étaient volatilisés. Bien au contraire, elle convenait ces temps-ci qu’elle s’était plutôt endurcie.

Néanmoins, elle ne s’était pas ruée sur le téléphone pour lui annoncer sa décision. Quelquefois, hommes varient… Et oui, il n’y avait pas si longtemps, elle avait pu le vérifier à ses dépens ! Elle avait donc pris la précaution d’attendre que Gabriel la rappelle.
Et c’est ce qu’il fit.
Après l’échange de quelques phrases à l’amabilité calculée, Jade se rendit compte que la voix de Gabriel trahissait comme une inquiétude, au point qu’un doute l’envahit. Mais pourquoi semblait-il tourner ainsi autour du pot ? Redoutait-il qu’elle décline l’invitation, ou tout au contraire, qu’elle l’accepte ?
La délivrance apparut enfin sous la forme de la question tant attendue. Elle donna son accord sans même qu’il ait eu le temps d’achever totalement sa phrase.
Un blanc s’installa alors dans la conversation. Elle ressentit alors très distinctement à l’autre bout du fil, une hésitation … puis  une grande inspiration immédiatement suivie d’un « magnifique ! » qu’elle jugea finalement sincère… Très sincère, même. Gabriel s’embrouilla dans deux ou trois phrases dont elle ne retint que l’urgence de la confirmation de l’option auprès du voyagiste, et qu’il reprendrait contact avec elle sous peu afin de lui communiquer tous les détails du séjour. En clair, il fallait faire vite.

De son côté, et maintenant que les choses étaient actées, Jade devait s’organiser parce que, attention, mesdames et messieurs, le départ était effectivement imminent !

***

7 jours avant celui du départ

Il lui restait encore quelques réunions de travail avant de quitter définitivement la société.
Le hasard fit que l’une d’entre elles se tenait à moins d’une centaine de kilomètres de là où résidait Jade. Ils avaient donc convenu de passer la soirée ensemble afin d’en profiter pour évoquer les dernières dispositions à prendre.
Elle lui avait proposé de venir le chercher à l’aéroport, ce n’était donc pas nécessaire qu’il loue une voiture.
Il avait demandé à son assistante de réserver une chambre dans le centre ville.
Elle avait prévu qu’ils dineraient au restaurant. Oh, rien d’extraordinaire, lui avait-elle précisé. L’une de ses « cantines », qui offrait l’avantage de se trouver précisément à proximité de son hôtel.

Le soir de leur premier dîner en tête à tête, ils mangèrent deux salades quelconques et burent de l’eau. Même le dessert fut très sage. Une commande neutre et sans risque. Aucun des deux ne connaissait les goûts de l’autre. Par pudeur ou par timidité, aucun des deux ne s’était décidé à les dévoiler.
Outre la discussion réglant les derniers détails qui permettraient de se retrouver à Paris, ils parlèrent peu, ou de choses sans importance. Ils avaient tant échangé, cette fameuse nuit, au bord de la piscine.
Comme pour marquer son territoire, Jade insista fermement pour régler l’addition. Les protestations de Gabriel ne furent suivies d’aucun effet. Il n’obtint même pas le partage. Il était sidéré. C’était la première fois qu’il se faisait inviter par une femme.
Après avoir passé la porte du restaurant, il s’effaça gauchement pour qu’elle puisse sortir devant lui. Ses gestes étaient empruntés, tout absorbé qu’il était par la question du comportement qu’il devait adopter pour prendre congé.
Jade était à peu près dans les mêmes dispositions d’esprit.
Contre toute attente, dans un élan qu’elle ne contrôla pas, elle lui proposa de boire chez elle un café, un thé, … ou même une tisane, s’il préférait. Ainsi formulé, Gabriel trouva mal aisé de refuser sans risquer de passer définitivement pour un sauvage, voire un mufle. Il avait donc accepté.
Ce soir-là, il était écrit qu’il ne rejoindrait pas sa chambre d’hôtel.

***

Les rayons du soleil traversaient l’appartement, la matinée s’annonçait radieuse. Jade avait des envies de boutique buissonnière. Elle passa un coup de téléphone pour prévenir sa vendeuse qu’elle ne viendrait pas travailler.
Dès qu’elle eut raccroché, Gabriel se saisit à son tour du combiné. Elle l’entendit demander au voyagiste d’annuler la seconde chambre.
Elle fit du café et sortit deux tasses. Un large sourire illuminait son visage.

Machinalement, son regard accrocha le calendrier mural de la cuisine. Elle crut alors que son cœur allait exploser : 12 mai ! … La date du jour la bouleversa au point de lui faire perdre l’équilibre. Elle se força à cligner des yeux. Il n’y avait pas d’erreur. La date de cette si belle journée était bien celle du 12 mai.
Elle se rattrapa in extremis à la poignée de la fenêtre et les tasses explosèrent sur le carrelage.

***

Mardi 20 mai, le départ

Elle ne réalisait pas vraiment où elle en était.
La semaine s’était écoulée trop rapidement. Et somme toute, il avait mieux valu qu’il en fut ainsi, car des questions, cela faisait bien trop longtemps qu’elle s’en posait. Alors …

… Alors, le jour du départ était enfin arrivé.
Ce samedi avait été particulièrement sportif : boucler sa valise, assumer une forte fréquentation au magasin, laisser les dernières consignes à son adjointe, se changer en catastrophe dans la réserve  … Un programme de marathonienne lui permettant tout juste de prendre le dernier avion pour Paris.
Elle avait beau partir le cœur léger au point de parfois vivre sur un nuage, elle allait tout de même à l’autre bout du monde avec un homme qu’elle connaissait à peine. Donc, elle avait pris quelques dispositions. Ce n’était pas vraiment de la défiance ; mais enfin, quoi de plus naturel ? Il fallait tout de même qu’elle prévienne quelqu’un de sa famille !
Elle avait donc mis sa sœur dans la confidence, tout en lui faisant jurer de n’en parler à personne.

À l’annonce de cette nouvelle incroyable, cette dernière avait été littéralement abasourdie.
Un signe aurait dû lui faire comprendre que son aînée allait mieux depuis deux semaines. Et oui, passant tous les matins et tous les soirs devant chez Jade, elle s’était bien aperçue que les volets étaient dorénavant ouverts. Elle s’en voulait presque de n’y avoir pas porté attention.
Revenue très vite de sa stupéfaction, elle avait asséné une multitude de questions à sa sœur qui ne lui avait finalement confié que quelques informations basiques : le nom de l’homme avec lequel elle partait, les coordonnées de l’hôtel qu’elle avait glané dans un catalogue, et l’heure de son vol de retour.
Oh, ce n’était pas grand chose, mais cela était déjà bien trop à son goût. Car, sans même parler d’intimité, non seulement Jade détestait devoir justifier ses décisions, mais les expliquer était tout bonnement au-delà de ses forces.
Cependant, en son for intérieur, elle devait bien se l’avouer : il s’agissait en l’espèce moins d’une confidence, que d’une précaution de nature à se rassurer elle-même.

Le soufflement de la ventilation avait régné en maître absolu dans la voiture qui les avait conduites à l’aéroport. Jade était restée silencieuse, et sa sœur s’était doutée par expérience que la moindre de ses tentatives pour engager la conversation s’avèrerait vaine. Elle avait donc résolu de se concentrer sur une route rendue particulièrement glissante par les violents orages qui s’étaient abattus dans la région en cette fin de journée.
Elles s’étaient quittées quasiment à la sauvette, et sur un sourire crispé.

Jade avait peur de l’avion. Il lui était impossible de se raisonner. Elle appréhendait à tel point ce mode de transport que les quatorze heures de vol avaient failli peser lourd sur la balance de ses atermoiements, lorsqu’elle avait oscillé entre partir avec Gabriel … ou pas. Et les circonstances avaient voulu, en cette toute fin de journée, que le mauvais temps ait rendu son vol à destination d’Orly très chaotique. À plusieurs reprises, des relents de boisson gazeuse avaient manqué de précipiter hors de sa gorge l’en-cas pâteux et insipide que lui avaient si généreusement distribué les hôtesses.
Devait-elle retenir ce léger détail comme une sorte de mauvais présage pour le reste de son voyage ? … Non, c’était décidément idiot ! … Elle n’était pas superstitieuse.

***

Ce fut donc avec un grand soulagement que, cramponnée à ses accoudoirs, elle sentit les roues de l’Airbus toucher le tarmac de la piste d’atterrissage. Avec soulagement, certes, mais aussi avec un léger pincement au cœur. Oh, trois fois rien ! Elle n’aurait d’ailleurs pas su décrire elle-même s’il s’agissait d’une angoisse ou tout simplement d’une pointe d’excitation.
En fait, c’est le cœur battant qu’elle descendit de la passerelle et s’engouffra dans le bus qui attendait sagement les passagers.

Après avoir franchi la dernière porte qui la fit pénétrer enfin dans le hall des arrivées, elle aperçut un attroupement de personnes qui patientaient derrière les portes automatiques avec plus ou moins de fébrilité. Elle scanna les visages, tout à fait certaine de reconnaître bientôt Gabriel au beau milieu de tous ces inconnus.
C’était une évidence, il serait là. Il avait tant insisté.
Leur vol transatlantique ne décollant que le lendemain matin, ils devaient passer tranquillement la nuit chez lui, avant de traverser l’océan.
Un homme d’affaires fendit la foule des familles qui célébraient joyeusement des retrouvailles ; des enfants couraient dans tous les sens ; elle buta sur un couple d’amoureux qui s’embrassait langoureusement au beau milieu du passage. L’espace d’un instant, elle en fut presque jalouse. Elle lut machinalement les noms sur les pancartes brandies bien en évidence par certains… Mais non ! Qu’elle était sotte ! Il n’aurait pas envoyé quelqu’un venir la chercher à sa place.
Le pincement qu’elle ressentait auparavant fit alors place à de la déception, matinée peut-être même d’une pointe de colère.
Elle avait tellement sublimé l’idée de le retrouver.
Elle s’était imaginée, là, au beau milieu de l’aéroport, en héroïne d’un film de comédie romantique, retrouvant son tendre héros qui, un bouquet de roses en main, l’enlacerait amoureusement, tout en écrasant les fleurs avec une chevaleresque insouciance.
Mais il fallait se rendre à l’évidence, Gabriel n’était pas au rendez-vous.
Bah, se persuada t-elle, il devait certainement l’attendre dans le hall de livraison des bagages.
Elle repéra alors sur les écrans le numéro du tapis roulant affecté à son vol, et se laissa diriger par les panneaux d’indication de direction.
Mais une fois arrivée à bon port, ici aussi, elle ne retrouva que des gens inconnus.
Elle dévisagea les personnes qui la cernaient pour s’assurer qu’elle attendait au bon endroit. Celle-ci, et puis aussi celui-là,… Oui, ils étaient bien dans le même avion qu’elle. Pas de doute, elle ne s’était pas trompée de tapis. Alors, docilement, elle patienta.
C’est alors que l’inquiétude qui grandissait en elle, de minutes en minutes, se transforma en une angoisse qui à présent lui tordait le ventre de douleur.

Un gyrophare s’alluma, une sirène retentit. Quelques secondes s’égrénèrent, le tourniquet s’ébranla, et le balai disgracieux des valises débuta enfin.
Petit à petit, les sacs de golf, les poussettes pliantes et les colis étaient saisis devant elle par des bras avides. Bientôt, elle aperçut son bagage qu’elle positionna consciencieusement sur un chariot.
Grr ! ronchonna t-elle, il faudrait tout de même qu’elle apprenne la prochaine fois à voyager plus léger. Un coup d’oeil autour d’elle, et Jade se dirigea machinalement vers une rangée de quelques fauteuils métalliques aux dossiers ajourés. Elle choisit la vue imprenable sur le carrousel et sur l’allée centrale du hall de l’aérogare.

Tous les bagages avaient trouvé preneur et les abords du carrousel étaient désormais déserts.
Lorsque le gyrophare s’était éteint et que le tapis roulant avait stoppé dans un horrible bruit, elle sursauta.
Quelques instants plus tard, les néons s’éteignirent et plongèrent l’allée dans une sorte de lumière tamisée de mauvais goût.
Jusqu’à présent, elle avait imaginé un nombre ahurissant de raisons pour justifier l’absence de Gabriel. Désormais, elle était folle d’inquiétude…
Et puis une idée lui traversa l’esprit : mais bien sûr, le point d’information ! pensa t-ele. « C’est cela, dans tous les aéroports, il existe un point d’information. Et pas de doute, lorsque l’on se cherche dans un tel endroit, on se retrouve tout naturellement devant le point d’information ».
Jade marmonnait à l’envi ces deux mots pour mieux encore s’en persuader.
Relevant enfin la tête, elle se laissa guider à nouveau par les panneaux d’indication et se dirigea résolument vers le dernier endroit où elle pourrait le retrouver.

Au fameux point d’information, elle ne trouva personne. Pas même quelqu’un qui pourrait la renseigner. Pas de Gabriel, et un desk d’accueil des âmes en peine qui était déjà fermé !
Pour couronner le tout, la lumière blafarde qui régnait désormais dans ce sous-sol était d’une tristesse à pleurer.
Quelques personnes déambulaient encore autour d’elle, mais leurs pas étaient résolus et aucune d’entre elles ne semblait disposée à poser les yeux sur Jade, de peur certainement qu’elle n’osât leur adresser la parole.
Et maintenant, que faire ? Car inutile de se voiler la face, tant la chose était devenue une certitude : Orly était en train de fermer. Elle en était certaine. D’ici peu, des agents de sécurité viendraient poliment lui demander de vider les lieux.
C’est alors qu’elle prit conscience de la réalité des faits : elle ne connaissait pas l’adresse de Gabriel. Elle ne possédait ni billet d’avion, ni aucun autre document. Elle n’avait même pas pris la peine de vérifier la réalité d’une réservation pour son séjour !
Seule au milieu d’un hall désormais désert et assise sur sa valise, elle n’était pas très loin de passer en mode panique.
Tout à coup, comme si une piqûre d’adrénaline venait de lui être administrée, elle décida qu’il était grand temps qu’elle se ressaisisse.
À voix basse, Jade s’exhorta pour laisser la colère la submerger.
Soit, les hommes étaient tous des salopards, mais la rebelle qui était en elle allait reprendre le pouvoir ! Ainsi, jugeant fort à propos qu’elle avait assez avalé de couleuvres ces temps-ci, elle était déterminée à serrer les dents.
Cependant, elle n’en avait pas moins la tête sur les épaules, et au-delà de ces paroles de révolte, elle se rendit compte du ridicule de sa situation.
« Encore une petite provinciale abusée par un parisien sans scrupule ! Mais quelle honte ! ». Combien avait-elle eu raison d’être discrète sur son aventure romanesque, son conte de fée à deux balles… « Non mais quelle gourde ! » se fustigeait-elle.
Piquée au vif, son orgueil reprit le dessus. La chose était entendue, celui-là ne méritait pas une larme et elle allait se charger de lui faire de la publicité. Cramée, l’image du gentil directeur bien propre sur lui ! Elle allait l’achever ce mythomane d’opérette !

Ne connaissant personne sur Paris, il ne lui restait plus qu’à prendre une chambre dans l’un de ses hôtels desservis par une navette, et retourner chez elle le lendemain, par le premier avion.
N’ayant pas cru bon d’emmener son « Bibop », elle avisa un groupe de cabines téléphoniques publiques, et tout en s’en approchant, elle constata qu’il ne s’agissait que de téléphones permettant de contacter des loueurs de voitures. Qu’à cela ne tienne, il lui suffisait de prendre un taxi !
Dans un geste rageur, elle fit faire un savant demi-tour à son chariot et … et c’est alors qu’elle le vit, tout ébouriffé, les lunettes en danseuse et l’imperméable au vent, lancé vers elle dans une course effrénée.
« samedi soir … la pluie … un énorme bouchon… ». Rouge comme une pivoine, Gabriel ne parlait pas, il ahanait des morceaux de phrase tout en se confondant en excuses.
Jade eut alors une envie irrésistible de le gifler, mais il ne lui en laissa pas le temps. Il la serrait déjà dans ses bras à l’étouffer.
À l’insu de son sauveur, Jade essuya alors à la dérobade quelques larmes de colère et de joie mêlées.

***

Une paillote, dont la construction semblait si fragile qu’on l’aurait jurée éphémère, s’était jalousement auto-proclamée dépositaire de leurs tendres confidences ; miroir à peine hâlé , la mer des Caraïbes se couchait vaincue à leurs pieds ; un feu de bois crépitait sur la plage de sable doré ; quelques cocotiers s’inclinaient, espérant caresser ainsi leurs chevelures qui flottaient au gré des alizés ; un coucher de soleil orangé à faire oublier les clichés galvaudés des cartes postales irradiait l’horizon. … Un serveur invisible avait déposé devant eux deux langoustes grillées alanguies sur des feuilles de bananier. Jade et Gabriel ne le savaient pas encore, c’était un avant-goût de leur bonheur sur terre.

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Pascal Launay

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