Le non-regard des Autres


Durée de lecture : moins de 2mn

Installé à la terrasse du « Bar des Sports », je profite de la douceur de la matinée.
Ici, le temps s’écoule tranquillement. La pleine saison est terminée depuis longtemps.
Les plaisanciers, en tout cas la plupart, ont laissé leur passion solidement accrochée à leur anneau. Aujourd’hui, seuls une école de voile et le ferry sont de sortie. 
À mon grand étonnement, après les excès de l’été, la mer n’est pas rancunière. Elle garde pour elle ses blessures et nous offre à nouveau une eau transparente.
Non loin de moi, la petite locomotive du vendeur de marrons est déjà installée. Son propriétaire n’est pas encore aux commandes. Mais ce soir, lorsque les rayons du soleil auront faibli, il y a fort à parier que, tout comme ses collègues vendeurs de crêpes et de gaufres, il ne chômera pas.
Quelques artistes-peintres ont monté leur stand. Les styles diffèrent, mais le plus souvent, on y retrouve fort à propos, le port, la mer et les bateaux. Chapeau sur la tête et livre en mains, ils sont décidés à attendre plusieurs heures que des curieux jettent un oeil sur leurs toiles, ou tout au moins, lient conversation.

Les bords du quai principal sont peuplés d’une petite foule bigarrée. Les profils des badauds sont hétéroclites.
Il y a ceux qui se dirigent résolument vers le marché, et puis ceux, plus matinaux, qui en reviennent les sacs chargés de diverses victuailles et de légumes de saisons aux couleurs acidulées. Il y a les promeneurs qui s’attardent devant les petites cabanes, où les pêcheurs du coin exposent les fruits de leur sortie quotidienne sur des lits de glace pilée. Il y a ceux qui se faufilent adroitement pour ne pas perdre la fluidité indispensable à la poursuite de leur parcours sportif préféré. Ils pensent déjà au chemin des douaniers qu’il va falloir grimper. Il y a de jeunes enfants qui tiennent sagement la main de l’un de leurs parents, ou qui les suivent en trottinette. Il y a les locaux, les habitués et aussi quelques touristes. Il y a … Il y a là, tous les âges, toutes les classes sociales.
Et bien sûr, il y a aussi des petits et des gros chiens qui font leur première promenade de la journée. Ils se reniflent et font connaissance. Aucune agressivité, aucun aboiement. À croire que la décontraction ambiante les a aussi gagnés.
C’est un coin du monde où règne la paix et la liberté.
On pourrait même croire que chacun à laisser temporairement de côté ses soucis.
Nous sommes bien loin des atrocités du monde, relayées ou oubliées par les journaux d’information continue.

Malgré leurs différences, les gens échangent. Ils se parlent. Ici, c’est une demande de renseignements, là, un échange autour des noms des « pointus » bariolés », là encore, ce sont quelques mots à propos d’un jeune chien frétillant. Et puis, … Et puis on ose aussi des regards complices à propos de tout et de rien.

Mon regard vagabond accroche tout à coup la silhouette d’un petit bout de femme d’environ 70 ans, et celle d’un homme qui, je l’imagine, est son mari.
Bien que l’on ne soit que samedi, ils sont tout endimanchés.
Jupe droite mi- longue blanche, chemisier à l’imprimé fleuri, elle a enfilé un cardigan rouge vermillon. Droite comme un « i », elle est maquillée juste ce qu’il faut pour paraître plus rayonnante que ce qu’elle devait être au réveil. Lui, élégamment vêtu d’un costume bleu marine, un foulard impeccablement noué autour du cou, porte une casquette vissée sur la tête. On ne peut deviner aucune expression sur son visage, tant il est incliné sur sa poitrine.
Elle ne lui tient pas la main. Elle est agrippée aux poignées du fauteuil roulant qu’elle pousse avec une infinie précaution.
Il n’esquisse aucun geste. Oh, il n’est pas mort. Il n’est tout simplement plus là !

Ils semblent tous deux hors champ de la scène qui se joue sous mes yeux. Ils m’apparaissent dans une bulle entourée d’un halo luminescent de solitude, qui les fait évoluer au cœur d’un autre espace temps.
Pourtant, ils se promènent au beau milieu du port, profitant comme nous tous de la douceur de la matinée. Tout le monde les a vus. Mais personne n’ose vraiment poser les yeux sur eux. Aucun sourire ne leur est adressé.
C’est bien ça ! Tout le monde les a vus, mais personne ne les regarde.
Oh non, ce n’est pas de l’indifférence… C’est une sorte de cocktail étrange. Une grosse dose de gêne, une bonne rasade de peur, et un trait de fausse ou de vraie pudeur.
Mais au bout du compte, pour cette femme, le résultat est le même. Autour d’elle, on se comporte comme si, l’un et l’autre, n’existaient pas.
Au début, c’était elle qui se sentait mal à l’aise. Elle se croyait réduite à une ombre. Mais, au fil du temps, elle a appris à s’accommoder du non-regard des autres. Elle ne s’est pas endurcie. Elle n’en est pas devenue aigrie. Tout au contraire, elle a accru la force qu’elle possédait au fond d’elle-même.
… Et puis, pour rien au monde, elle aurait renoncé au rituel de leur promenade hebdomadaire.

Quant à moi, je n’ai pas non plus cherché à accrocher son regard… Je détourne les yeux. Surtout ne pas me projeter ! Mais voilà, mon inconscient s’est déjà mis au travail…

*****  

Plus qu’un doux nectar
Qu’on me porte un regard
Un simple égard

Cela me suffit
J’ai déjà tout assouvi
Et je m’assombris

Au milieu de rien
Je deviens arachnéen
Retissant le lien

Des fragments de vie
Qui m’ont mené jusqu’ici
Ce port pour abri

Me protège t-il ?
Moi qui suis si fragile
Plus très mobile

Et, je parade
Ultime promenade
Sans les aubades

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*****

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7 Commentaires

  1. … mais… qu’y a-t-il de si gênant de croiser le regard et d’échanger un sourire avec cette dame? Elle fait preuve de tant d’amour pour cet homme et, elle est si belle. Un simple sourire, un léger salut, un Bonne Journée Madame et Monsieur illumineraient tellement sa journée et peut-être leur journée car… sait-on jamais, malgré l’attitude de son corps qui n’obéit plus, peut-être est-il conscient de tout ce qui se passe autour de lui… et peut-être en souffre-t-il que de voir sa bien-aimée ignorée de la sorte. Il n’est pas question d’engager une conversation mais juste de reconnaître sa présence… pourquoi? Je ne comprend pas… vous pouvez m’expliquer cette gêne, Pascal?

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    • Je partage ce que vous écrivez. Je ne dis pas autre chose dans ce billet d’humeur (mal sans doute).
      Les dernières lignes viennent ici pour regretter que je n’ai pas réussi à accrocher son regard (j’étais tout de même à 50m d’elle…). Et pour me dévoiler un peu plus, pourquoi mon inconscient s’est-il mis en marche ? Je suis atteint d’une maladie chronique qui m’a plongé dans les mêmes conditions physiques que ce monsieur, et cela reste ancré dans ma mémoire…

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  2. C’est la gêne souvent, celle du regard des autres. comme si en leur disant bonjour on franchissait une frontière interdite.
    je me souviens il y a longtemps, lorsque je prenais le métro pour aller travailler, d’une jeune trisomique que je croisais tous les jours sur le quai. Elle me disait bonjour d’un air joyeux, je lui répondais. Et quand je n’étais pas dans le même wagon, elle traversait la moitié du quai pour me dire bonjour, à quelques cm de mon nez, suivie de sa maman silencieuse.
    Le regard que portait les autres était insupportable. Comme si, en disant bonjour et en échangeant quelques mots, je me « rabaissais » à son niveau ou la « montait’ au mien, je ne sais pas. En tous cas, mines presque choquées des voisins : j’avais franchie la frontière qui sépare le handicap de la « normalité ».
    J’avais honte pour eux mais malheureusement un peu aussi pour moi car, chaque jour, je devais faire un effort pour lui répondre, pour franchir cette limite ! Pourquoi donc ?
    Hier encore, lors d’un déjeuner d’anniversaire où 30 personnes s’entassaient dans un salon de la banlieue parisienne, une jeune trisomique, seule sur son canapé, isolée, dont personne ne s’occupait sauf sa maman. J’ai dû faire un effort pour m’asseoir à côté d’elle, pour lui dire bonjour. Et pourtant je la croise régulièrement depuis près de 30 ans !!! Nous n’avons pas grand chose à nous dire, sans doute, mais enfin… ?

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    • Merci Lise, pour ce très touchant témoignage.

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      • … mais la gêne… il n’y a pourtant pas de gêne à dire bonjour à qqun de « normal »… pourquoi le handicap mettrait-il la personne si à part de la société? Cette personne souffre déjà tellement de son handicap et du rejet de la société à cause de qq chose qui est hors de son contrôle. Comme c’est triste.

        Je vous admire, Lise, d’avoir ce « courage » de vous avancer et de sourire à ces personnes rejetées.

        Quand à vous Pascal, j’espère de tout mon cœur que vous allez mieux… vous avez tellement une belle âme!

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  3. Je pense que la gêne ressentie par la plupart est le coeur du problème de la relation, ou plutôt du manque de relation qui existe entre les personnes dites valides, et ceux qui ne le sont pas.
    J’écarte d’emblée ceux qui ressentent du dégoût, ceux-là ne m’intéressent pas, même si je reste persuadé qu’ils sont plus nombreux qu’on ne le pense. J’élimine également ceux qui feignent de croire, en ne voulant pas regarder, que cela n’existe pas ou ne devrait pas exister… Ils ne valent guère mieux.
    Pour le reste, et j’espère la grande majorité, la gêne doit se nicher dans la projection inconsciente à laquelle chacun se livre. Elle se traduit de différentes manières, et sur l’échelle des nombreux sentiments qui en sont la source, tout est affaire de curseur. Mais en gros, je pense que la gêne provient du fait que l’on a peur. Peur qu’un handicap nous touche dans notre chair ou notre esprit, peur de la vieillesse, peur de la dépendance, et aussi comme l’exprime si bien Lise, peur de ne savoir pas quoi dire ni comment se comporter, peur de ne pas pouvoir être naturel, et que la personne s’en rende compte.
    Pour avoir connu l’autre côté du miroir, je peux dire aussi que dans cette situation, nous ne sommes pas non plus très à l’aise. Et lorsque l’on a encore la chance (ou pas) d’être conscient, vivre son handicap n’est pas simple, et la relation aux autres est tout aussi compliquée. Aujourd’hui encore, lorsque je me promène dans une foule ou que je me rends chez des personnes que je ne connais pas, je prends ma canne, même si je n’en ai pas besoin, pour ne pas paraître ivre…
    Et que dire pour les accompagnants. Ils vivent une situation qu’ils n’ont pas choisi et qui remodèle leur propre vie ! C’est ce que j’ai essayé de mettre en avant. Mais en quelques lignes, tout cela n’est pas évident à exprimer. Même dans le livre que j’ai écrit, je pense ne pas l’avoir totalement réussi …

    Ne changez pas « xplorexpress » et Lise ! Les temps qui courent ont bien besoin de personnes comme vous.

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  4. Jean-Luc B.

     /  20 octobre 2015

    Pascal, ce billet est très touchant. On voit passer, avec le fauteuil, un peu du quotidien de ce couple, qui n’en est plus vraiment un. J’imagine les longs moments chez elle à se préparer, et préparer son mari. La difficulté de le faire, à cet age. L’amour peut être, probablement même, puisqu’il est si bien mis. Mais surtout, surtout, la persévérance. Malgré la douleur, la présence-absence de son mari, le regard des autres… Continuer et faire comme avant.
    Souvent les femmes d’un certain age assument des situations bien difficiles. Merci de l’avoir mis en lumière si délicatement.

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