Un couple en hiver


Il fait déjà nuit lorsque la cloche de l’église s’ébroue à six reprises.
Depuis qu’ils sont retraités, c’est le moment où monsieur et madame Cassignol se retrouvent tous les soirs dans leur cuisine.

Alors que Mireille prépare la soupe, Joseph est absorbé par sa grille de mots croisés. Notez qu’il aurait très bien pu choisir une pièce plus calme dans leur petite maison, mais il tient par sa présence quotidienne à montrer sa solidarité face aux tâches ménagères, lui qui n’a jamais fait de toute sa vie, que sortir la poubelle.

Si Joseph est plutôt ce que l’on appelle un taiseux, tout au contraire, Mireille a la langue bien méditerranéenne. Et de surcroît, elle adore ce moment privilégié où elle peut lui raconter à loisir les événements de la journée et surtout, les derniers potins du quartier.
Et ce soir-là, le monologue allait bon train :
– Alors madame Odette, elle a dit à haute voix, histoire que personne ne perde une goutte de son fiel, que jamais elle ne remettrait les pieds chez lui ! Tu te rends compte ?
– Hum Hum, se contenta de marmonner Joseph qui butait depuis dix minutes sur une définition dont il n’arrivait pas à percer le secret : En 3 lettres, « lente au départ, mais finit par arriver en tête ».
Et Mireille de continuer sur sa lancée :
– Toujours prête avec ses airs de parisienne à faire l’intéressante ! Mais je te le dis, à chercher des poux dans la tête là où il n’y en a pas…
– Oh bien sûr, souffla Joseph qui s’empressa d’inscrire le mot « pou » sur sa grille.
Pour sa part, Odette était si contente que son mari partage son point de vue, qu’elle prit cela pour un encouragement. Elle poursuivit de plus belle :
– Mais tu sais, ça ne va pas pouvoir continuer très longtemps. À force, elle va se mettre tout le monde à dos, madame Odette. Tiens ! Moi par exemple, j’aurais très bien pu lui rabaisser son caquet, quand elle m’a bousculée en sortant de chez le boulanger. Si monsieur Tonin ne m’avait pas retenue par le bras, je serais tombée dans les Tropéziennes !
– Hum hum, se contenta de grogner Joseph.
– Comment ça, « hum hum » ? Tempêta Mireille qui prit d’un seul coup les abeilles. C’est tout ce que ça te fait ? Plutôt que de dire « hum hum », tu ferais bien d’en parler à son mari que tu joues au boule avec lui toutes les après-midis !… Oh mais toi, toi tu ne dis jamais rien… Je ne vois d’ailleurs pas pourquoi je te le demande… De toute façon, vé, tu ne dis jamais rien !

Saisissant le changement de ton de sa femme, et le silence inhabituel qui s’installa quelques secondes dans la pièce, Joseph en conclut que Mireille attendait de lui une réponse, ou en tout cas, une participation plus active à la conversation. Il chercha désespérément un bout de phrase auquel il aurait pu se raccrocher. Mais il avait beau faire un énorme effort de concentration – et Joseph, à part aux boules, la concentration n’avait jamais été vraiment son point fort – pas un mot ne lui vint en tête.
Tic, tac, tic, tac, … Plus il entendait l’horloge égrener les secondes, plus il ressentait l’imminence du déchaînement que son silence allait provoquer. Les gestes de Mireille, qui continuait d’éplucher les légumes, devenaient de plus en plus saccadés…
Osant lever la tête à la recherche d’une inspiration, il s’aperçut qu’elle regardait par la fenêtre. Il en fit de même, et vit qu’il neigeait. Ah mais bien sûr ! se dit-il. Et sans même réfléchir, il répondit à sa femme, avec une conviction péremptoire :
– Oh tu connais le dicton, « Neige en novembre, Noël en décembre ! »

Alors qu’à l’ordinaire, Mireille était du genre soupe au lait, elle resta interloquée. Bouche bée, elle laissa tomber son économe. En ce soir d’hiver, c’était certain, la Zaïmeur venait de foudroyer son Joseph !

***

Mon billet d’humeur : c’est un clin d’oeil, une brève de comptoir, une réflexion captée dans l’instant. Vous avez aimé ? Alors partagez-le, et incitez vos amis à s’inscrire sur https://launayblog.com/, et ne ratez pas celui de la semaine prochaine !

***

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3 Commentaires

  1. Nathalie Clere

     /  2 décembre 2013

    Bonjour Pascal,

    Je lis avec bcp de plaisir tes billets d’humeur mais je voulais te dire que j’ai adoré celui ci . C’est tellement vrai et criant de réalisme .:-)

    Pendant que vous entrez dans l’hiver , nous entrons dans la canicule tropicale d ´humidité maximale et de chaleurs. Je ne te donne pas la température de la piscine ni de la mer , tu vas me haïr. On pense a vous tous , même loin. Bises

    Nathalie Clere

    Envoyé de mon iPad

    >

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  2. Ah… la Zaïmeur… à croire qu’elle nous guette sans se presser et qu’elle a tout son temps. Cette histoire m’a bien plu !
    (Quelle histoire ? Demanda Mireille ? …Euh, je sais plus, répondit Joseph tout penaud.)

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