La Question


Pour mes 50 ans, je me suis offert une retraite d’une semaine au monastère de Ganagobie.
Situé aux confins du parc national du Luberon, et juché sur un plateau culminant à 650 mètres d’altitude, il verrouille la vallée de la Durance et offre une vue magnifique sur les Préalpes du Sud.
J’en avais rêvé durant une trentaine d’années, et après bien des rendez-vous manqués que la vie distille avec tant d’application, la Providence m’a fait ce magnifique cadeau.
J’y retourne deux fois par an. Certains disent que j’y recharge mes batteries, d’autres parlent de méditation ou emploient des formules propres à leurs convictions spirituelles. Là n’est pas le sujet d’aujourd’hui. Toujours est-il que je m’y ressource. Et à mon retour, je tiens la grande forme. Je suis extrêmement…, comment vous le résumer d’un mot approprié…,  « centré ».

Avant chaque départ, je ne me contente pas de faire mes valises et de trier les ouvrages et les documents que je veux lire, ou même relire. Je forme également un projet : celui de réfléchir à une question qui me taraude l’esprit depuis peu ou au contraire depuis plusieurs années, trouver du sens à ma vie, prier, écrire, et que sais-je encore ? J’y retourne dans trois semaines, et je n’ai même pas encore en tête ce que sera mon prochain thème de réflexion.
Et immanquablement, lors de chacune de ces retraites, je me fais piéger : je trouve toujours une réponse, quelque chose ou quelqu’un, mais jamais ce que j’étais venu chercher.

Jeudi dernier, alors que nous échangions à propos des dates de ma prochaine retraite, le « moine hôtelier » m’a appris le décès du Père René Gaillard, l’un des treize membres de la communauté.
Impossible pour moi d’ignorer ce signe ! Au-delà de ce qui me pousse à effectuer des retraites dans ce monastère, permettez-moi de vous confier pourquoi, hier, je me suis rendu à Ganagobie pour assister à ses obsèques :

Il y a tout juste 4 ans, je faisais retentir pour la première fois la cloche de la porte d’entrée du monastère. C’est le Père Gaillard qui m’a accueilli. C’est un moment que je ne peux oublier. J’étais timide et fasciné mais surtout plein d’appréhension à l’idée de séjourner dans ce lieu où l’on suit la règle de Saint Benoît, et où l’on ne parle pas ou si peu.
Ayant appris fortuitement au cours du séjour qu’il était possible de s’entretenir avec l’un des moines, poussé par une volonté irrépressible, j’ai choisi d’en faire la demande auprès du Père Gaillard. L’entretien de près de deux heures a très rapidement tourné à la confession : ma première confession !
Avant de quitter la pièce où nous nous trouvions, je n’ai pu résister. Je devais lui poser la question. 
Encore un peu de patience avant que je ne vous la livre. Car pour vous aidez à bien en saisir le sens, laissez-moi planter tout d’abord le décor.
Quelle que soit le labeur qui leur est dévolu, les moines se retrouvent pour prier dans une petite église lors des 7 offices quotidiens. Ce n’est pas obligatoire pour les retraitants, mais j’ai choisi d’assister à chacun de ces offices. En calquant mes journées sur celles des moines, je structure ma pensée. Les chants, le rythme des psaumes, les lieux, les repas pris ensemble en écoutant les lectures, tout concoure à la prière, au recueillement et à la réflexion.
Dans l’église, une vingtaine de bancs sont disposés de chaque côté de l’allée centrale. Entre l’autel et la petite dizaine de personnes (parfois moins, à l’exception des messes du dimanche et des jours fériés) qui assistent aux offices, les moines se font face. Ils sont assis sur un siège en bois sculpté… toujours le même siège.
La vie monacale et la règle de Saint Benoit sont déjà d’une exigence difficile à suivre, mais en entrant dans une communauté, un moine prononce également le vœu de permanence (celui de rester attaché au même lieu).
Comme cela doit être psychologiquement pesant de répéter de façon immuable le même rituel, confiné dans un espace clos, et de vivre avec le même petit nombre de personnes ! Plus encore, tel dans un miroir intemporel, contempler tout à la fois le reflet de celui que l’on est aujourd’hui et le visage de sa vieillesse, et ce, jusqu’au jour de sa propre mort : n’est-ce pas anxiogène ?

C’est de cela dont je me suis ouvert au Père Gaillard. Il m’a regardé, puis m’a répondu tout en m’adressant un sourire serein :
« La différence qu’il y a entre vous et moi, c’est qu’à la même heure demain, dans 1 an, et aussi longtemps que Dieu me prêtera vie, je saurai exactement où je serai, et ce que je ferai. Alors…, dites-moi, lequel de nous deux mène la vie la plus difficile ? » .

J’avoue qu’encore aujourd’hui je suis bien incapable de répondre, tant le sujet me semble tout à la fois si complexe et profond. Et je reste dubitatif, lorsqu’une personne croit pouvoir répondre sans l’ombre d’un doute à cette question.

***

Mon billet d’humeur : c’est un clin d’oeil, une brève de comptoir, une réflexion captée dans l’instant. Vous avez aimé ? Alors partagez-le, et incitez vos amis à s’inscrire sur https://launayblog.com/, et ne ratez pas celui de la semaine prochaine !

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11 Commentaires

  1. Carlier Estelle

     /  15 septembre 2013

    Ce billet donne vraiment envié de méditer et de se poser les bonnes questions .

    Bravo

    Envoyé de mon iPhone

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  2. Vidal

     /  15 septembre 2013

    Tout d abord pascal j adore ton style d écriture ,épuré ,captivant et drôle Je n envie pas la vie de ce moine , l angoisse du lendemain ,l incertitude sont de vrais moteurs ! Pour rien au monde je ne voudrai savoir àl avance mon programme pour les mois qui viennent. Certes cela permets peut être de ne pas détourner sa pensée de l essentiel,et apporter une certaine sérénité mais quelle vie ennuyante ! L expérience d une semaine peut être tentante j avoue j y pense mais sans doute pas celle d une vie ! Amitiés , continue j adore lire tes billets !

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  3. Anxiogène… Rassurant… J’imagine à tort ou à raison que c’est avant tout une question de tempérament. Il y a tant de choses qui rassurent les uns et angoissent les autres ! Bien malin qui pourrait définir les conditions objectives d’un cadre de vie « rassurant »… l’anxiogène est peut-être plus facile (encore que…). Pour ma part, cela me rappelle cette phrase (dont j’ai oublié l’origine) : « Les bateaux sont plus en sécurité lorsqu’ils sont au port, mais ils n’ont pas été construits pour cela ».

    Cela dit, votre description de la retraite donne vraiment envie… Et puis j’adore ce lieu !

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  4. Baron Antoine

     /  16 septembre 2013

    Bravo Pascal, quelle belle écriture simple et dépouillée, mais combien touchante car profonde. Je formule le voeux de pouvoir discuter avec toi de cette expérience du monastère lors d’une prochaine rencontre.

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  5. A l’occasion de nos voyages en Asie, on s’est souvent posé cette question : Qu’est-ce qui est le plus facile, notre vie ou la vie des moines ? Et la réponse n’est pas simple car nos démons sont à l’intérieur et où que l’on soit, on les emporte avec nous !
    Profite de cette nouvelle retraite, avec A. Jollien ou A. Grün, ou ….

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    • Et oui, entièrement d’accord. C’est aussi un aspect non négligeable de la question.
      Merci beaucoup. Peut-être que cette nouvelle semaine de retraite donnera lieu à un billet d’humeur…, ou peut-être pas !

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  6. harchaoui lamia

     /  16 septembre 2013

    Bonsoir Pascal, enfin je prends le temps de lire tes billets d’humeur que j’adore ainsi que ton style d’écriture. Peut être faut ‘il se poser moins de questions et accueillir la vie comme elle se présente à nous ?
    j’attends avec impatience ton prochain billet !

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  7. olivier arthur

     /  17 septembre 2013

    Merci… j’avais besoin de lire celà aujourd’hui !!! trés affectueusement.. et Merci !

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